Extrait 9 : correspondances entre la musique et les arts visuels.

La musique et les autres arts (quelques extraits de…)

La musique, comme nous l’avons écrit, exprime une certaine modalité d’être par l’articulation qu’elle fait dans l’expression du mouvement et du repos. Cette constatation est possible avec les autres formes d’expression artistique. Partant de là, il est possible de montrer les analogies entre les arts, que l’on constate le plus souvent d’une façon intuitive et à toutes les époques.

Notre exposé portera essentiellement sur les arts plastiques et l’architecture, mais il est possible de l’étendre à tous les aspects de la civilisation, ce que nous ferons en conclusion.

La modalité d’être dans les arts plastiques et l’architecture :

Sur le plan de la structure, le sentiment de repos correspond à l’horizontalité, le sentiment de mouvement à la verticalité. En effet, il faut l’action d’une force, un mouvement, pour imposer une verticalité à la forme.

Sur le plan des couleurs par contre, la lumière est associée au sentiment de repos, et l’ombre à celui de mouvement. Plusieurs explications sont possibles, la principale étant que la lumière permet d’appréhender l’environnement avec moins d’effort que l’obscurité. Elle rassure, et ne suscite pas d’émotion agitée. Le mouvement oculaire est moindre. Le symbole de la lumière est, nous venons de le voir dans le chapitre précédent, extrêmement important par ailleurs dans la conscience humaine et dans l’histoire de sa civilisation.

Le rythme musical trouve une correspondance logique avec la proportion dans l’espace : il est la proportion dans le temps, tout simplement. Aussi des proportions spatiales régulières sont-elles associées au calme, celles irrégulières à l’agitation. Des structures reposant sur l’horizontalité inspireront le calme, des structures excentrées l’agitation. Les tempos lents seront associés aux grandes dimensions.

La mélodie est à la musique ce que le dessin ou la forme sculpturale sont aux arts plastiques : l’expression d’une idée. L’une et l’autre sont par ailleurs un mouvement dans l’espace. La polyphonie trouve par conséquent un équivalent dans la multiplicité des personnages ou des motifs dans une oeuvre plastique. L’accord stable sans mélodie trouve son équivalent par conséquent dans la pose sur une surface d’une couleur seule, sans dessin. Au contraire, à l’individualité des motifs mélodiques correspond l’originalité et à la pertinence des dessins ou des sculptures. L’individualisation des formes est fondamentale pour le mélodique comme pour les arts plastiques, et pour que les oeuvres puissent laisser un souvenir durable.

Plus le timbre musical est tonal, plus il pourra être associé à une couleur saturée, comme nous l’avons vu, tandis qu’un bruit pourra être associé à une couleur achromatique ou à une nuance de gris. Une harmonie marquant une tonalité sera de la même façon associée à des couleurs claires ou saturées, tandis qu’une harmonie ne donnant pas une tonalité précise sera associée à une couleur achromatique ou sombre. 

Tableau montrant des exemples d’associations entre la musique et l’expressionplastique :

Symbole

Expression musicale

Expression plastique

Repos

Temps fort, tonique

Horizontale, lumière

Mouvement

Temps faibles, cadence, ascension mélodique, dissonance, etc.

Verticale, couleurs sombres, tracé fluctuant ou désordonné, etc.

Individualité

Mélodie, timbre tonal

Figure, dessin

Impersonnel

Son à hauteur indéterminée, accord ne marquant pas une tonalité précise, motif mélodique sans originalité

Couleurs grises, formes communes, absence de dessin.

Agitation

Rythme faisant perdre le repère du temps fort.

Trait du dessin par trop discontinu.

Calme

Rythme marquant les temps fort, longues plages d’accords.

Dessin aux traits continus, continuité dans la couleur.

Force

Ambitus mélodiques importants, nuances fortes.

Grande verticale, luminosité forte.

Éclairant

Modulations dièsées, timbres aigus 

Teintes avec plus de blanc ou de saturation.

Aimantation sur un point

Développement par élimination

Spirale autour d’un point, diminution progressive des proportions autour d’un point

Multiplicité

Polyphonie, indépendance des voix

Multiplicité des figures, personnages, motifs, etc.

Symbiose

Développement par superposition

Multiples dessins comme assemblés en un seul.

Décentration

Atonalité, arythmie

Abstraction

Chatoyant, vivant, animé

Ornementation mélodique

Dessin aux nombreux détails

Éclats

Développement d’une cellule par variation de ses appuis rythmiques

Gerbes, masses se perdant dans la verticalité.

Stabilité

Harmonie centrée sur la tonique

Les figures ou formes reposent sur l’horizontale.

(…)

Exemples historiques de correspondances (extrait) :

Toute l’histoire de l’art fourmille de correspondances entre les arts. Il n’est donc pas question ici de faire un “catalogue exhaustif” de ces correspondances, mais plutôt d’en montrer quelques unes, laissant le soin au lecteur d’en analyser d’autres.

Le classicisme en architecture a privilégié la régularité et la symétrie des constructions, de la même façon que des carrures régulières organisaient les compositions musicales. L’architecture laisse plus de place à la raison qu’à la passion, de même qu’en musique, les harmonies sont rarement instables et ne le sont que peu longtemps. 

Mieux, nous avons montré comment la cadence était l’ossature des œuvres musicales classiques tandis que la voûte était celle des bâtiments de même esprit. Le même esprit d’un mouvement général portant de la structure,vers la verticalité pour l’un, et vers la dominante pour l’autre, permet la multiplicité des détails architecturaux ou mélodiques. Les parallèles que l’on peut faire entre l’architecture et la musique sont particulièrement vérifiés pour les œuvres classiques : en plus de ce que nous venons de montrer, citons le respect des règles de symétrie (entre le début et la fin des mouvements, ou entre la gauche et la droite du bâtiment), la composition du dessin à partir d’un motif (forme des ouvertures ou des toits, motif générateur de la phrase musicale), par exemple.

(…)

L’art abstrait et la musique atonale sont bien sûr facilement associés. L’un comme l’autre présentent une perte des repères et des possibilités offertes à la conscience d’identifier les structures de l’œuvre. 

Jung et ses disciples avaient remarqué le parallèle que l’on pouvait faire entre les motifs gravés sur la monnaie romaine à différents lieux de l’empire antique et le dessin d’un homme soumis au test des drogues. Dans le cas de la monnaie romaine,plus la pièce était gravée loin de Rome, plus la figure de l’empereur devenait abstraite, moins définie que sur les pièces faites à Rome. Dans le cadre du dessinateur, plus les drogues faisaient leur effet, plus le portrait qu’il dessinait devenait abstrait, pour ne plus être que élans, gestes tout juste esquissés et courbes. Dans les deux cas, l’éloignement du centre –géographique ou psychique – rend abstrait le motif. 

De même, l’éloignement du centre tonal rend la musique “abstraite”. Il est très étonnant de voir des générations entières d’artistes au XXème siècle s’être précipités dans cette esthétique: l’époque  était-elle trop intellectuelle ou trop peu affective au point que les artistes ne sentirent plus le besoin d’exprimer l’unité des choses? Il est pourtant certain que cet art musical, s’il peut faire sensation par sa nouveauté, ne peut laisser une impression durable sur l’âme humaine, car la modalité d’être ne trouve pas son expression dans cette musique. La sensation passée, l’œuvre ne laisse pas l’emprunte que peut laisser l’élévation d’âme d’un Bach ou d’un Beethoven, et ce par manque de centration expressive. Seuls les souvenirs de l’âme sont éternels.1

L’art minimal est également un enseignement de parallèles entre disciplines. Toutes les expressions minimales sont la réitération de motifs simples, presque “anonymes”: arpège de l’accord parfait en musique, motif géométrique simple en peinture ou en architecture. Par contre, ces motifs sont répétés sur de grandes proportions ou sur de longues durées, ce qui leur donne un certain caractère monumental. On peut regretter dans cette forme d’expression le trop grand manque de personnalité des motifs qui font de cet art quelque chose d’anonyme, presque impersonnel.

Par contre, on a pu associer la musique de Debussy avec l’art impressionniste : il s’agit d’œuvres composées à partir de motifs (quelques cellules engendrant de nombreuses variations chez l’un, un trait de pinceau, véritable motif plastique, se retrouvant dans toute l’œuvre chez les peintres), un art du mouvement (le motif n’engendre pas une longue phrase musicale chez le musicien, il est bref et changeant, le dessin semble plus suggéré que bien défini chez le peintre), une volonté à partir de là d’exprimer quelque chose de plus proche de la nature en mouvement, et de la perception qu’on en a. 

D’une manière générale, le polychromatisme modal en musique peut être mis en parallèle avec toute la peinture abstraite mais qui est composée à partir de motifs initiaux, comme celle de Zao Wou Ki, ou de Nicolas de Staël par exemple. Nous sommes convaincus pour notre part que c’est cette forme d’art là qui a été le « Grand Art » européen du XX°siècle.

(…)

Notes :

1 : Nous montrions dans le chapitre précédent la probable liaison la musique atonale et la crise de civilisation qu’ont induites les deux guerres mondiales. L’art abstrait a suivi le même processus.

 

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